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Novlangue est un univers totalitaire inspiré de 1984 (G Orwell)

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 De Retour

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Valkyrie
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MessageSujet: De Retour   Lun 19 Avr 2010 - 18:16

Commentaire :

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Nouvelle :




Je coupe le contact d’un geste las, le moteur s’arrête.

Le silence.

Après cinq heures de route, ça fait du bien. Face à moi, le ciel gris. Le ciel gris et cette vieille bâtisse en pierre brune, cet ancien corps de ferme. Des années que je ne l’avais pas vu… Je n’y avais jamais vraiment songé. Je suis là, arrivé, mais pourtant je reste au fond de mon siège. Au chaud ? Au calme ? En sécurité ? Je ne sais pas.

Là-bas, la maison où j’ai passé mon enfance. Une enfance depuis treize ans abandonnée. Un étrange sentiment m’envahit. La prairie, mortellement plate, les vieilles clôtures, inutiles, quelques vieux murs effondrés, triste… Tout ça ressemble trop à un vieux cliché gris dans un album souvenir. Pourquoi suis-je venu ? Il le fallait… Oui, il le faut.

Il le faut alors j’attrape ma veste et j’ouvre la portière. Un léger vent secoue les hortensias délavés du massif adossé à la cabine à outils, je sers ma veste contre moi, claque la portière. Le gravier de la petite allée crisse sous mes pas qui me dirigent lentement vers l’entrée, je sens le mal de crâne qui me guette. Deux marches de pierre cabossées et me revoilà face à cette vieille porte et sa peinture écaillée. L’appréhension fait chanceler mon doigt juste avant qu’il n’atteigne la sonnette. Je ne comprends pas, je ne comprends rien… que fais-je ici ? Je vais pour toquer, mais, à mon grand étonnement, la porte s’ouvre rapidement devant moi.

Il me suffit d’une seconde pour le reconnaître, une seconde de latence.

« Oh… Stéphane ! Tu es venu. Ça fait si longtemps… mon enfant. »

La voix du vieil homme, son visage, son premier geste, maladroit, me ramènent soudain dans le passé. Tous ces souvenirs qui déferlent, ceux de toute une enfance, m’apparaissent beaucoup plus vivaces que je ne l’aurais imaginé. Le vieil homme m’enlace doucement, il m’a élevé, lui… et celle pour qui je suis ici aujourd’hui, de retour à la maison.

« Oui, je suis venu. Je suis venu…

-Treize ans… Treize ans ! Qu’est-ce que tu as changé. C’est incroyable. »

Il y a de la douleur dans sa voix.

« Toi tu n’as pas changé. Rien n’a changé. J’ai l’impression que… comme si c’était hier. »

Son expression me dit qu’il ne partage pas mon sentiment. Il m’invite à entrer. Le même couloir, étroit et sombre, la même odeur de thym qui flotte dans l’air. Mes souvenirs se superposent à la réalité, je m’y vois, assis sur le vieux tabouret, attendant que les secondes passent, fixant l’horloge du salon comme pour les chasser. Et cette cuisine que l’on croise, toujours du même blanc sale, à la fois maladif et aseptisé, mais c’est vers l’escalier en colimaçon que l’on se dirige. Il passe devant, m’ouvre la voie, comme si j’avais besoin d’un éclaireur, mais je connais bien ces marches. Je sais le craquement particulier de la troisième, je sais aussi celui de la septième. La dernière est silencieuse.

Le couloir du premier est moins sombre, mais pas moins étroit. La lucarne, au fond, nous observe. Il s’arrête un instant devant la première porte, me regarde, l’air abattu, et tourne la poignée. C’est leur chambre, la chambre principale, avec sa tapisserie terne à motif floral. Le crucifix en argent veille encore sur le sommeil de ses occupants. Mais d’occupante il n’y en a plus qu’une, blottie sous les couvertures trop minces qui ont pourtant réchauffé les nuits de mon enfance, assoupie près de son goutte-à-goutte. La vieille femme qui m’a regardé grandir est dans son lit, son dernier.

« Le docteur a dit qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Tout ce que l’on peut faire c’est la regarder s’en aller, faire en sorte que son séjour soit confortable et puis lui souhaiter bon voyage, il a dit. J’aurais voulu pouvoir… faire plus.

-Il faut faire confiance aux médecins. »

Il acquiesce, il y a malgré tout comme un ton de reproche dans son attitude. La vieille femme a le visage tendu, les mains crispées, mais son sommeil est profond. Son repos semble sincère, loin des tourments de la maladie. J’entends la voix fatiguée du mari qui me raconte les détails du traitement tandis que je m’approche de la fenêtre entrouverte, j’ai besoin d’air. Le grincement du sommier m’indique qu’il s’est assis près d’elle. Il continue avec l’admission et les diagnostiques, quelques termes techniques qu’il a retenue d’une conversation, qui n’ont sans doute pas plus de sens pour lui que pour moi. Ça donne l’air prévenant.

J’étends mon regard sur les champs en friche qui bordent la route. Leur décrépitude n’a rien à envier à la couleur du ciel. A travers les vieux rideaux, j’aperçois sur la gauche un couple de corneilles en quête de sa pitance et qui s’envole bientôt en criant. Plus loin, perdu au milieu des herbes folles, un ancien bâtiment de pierre, solitaire, à moitié en ruine, attire mon attention. Étrangement, je n’en ai pas le moindre souvenir. On dirait les restes d’un hall de gare et ce qui ressemble à un quai, effondré, confirme mon intuition.

Je distingue une silhouette, celle d’un homme, assis sur le bord du quai. Et il attend. Je ne comprends pas d’où me vient cette certitude, mais j’en suis sûr, il attend. Seul, immobile, le cou tendu vers l’horizon… il attend. Je le vois, tout là-bas, et mon cœur se serre. Il attend le train. Un train qui ne peut pas venir, un train qui ne peut plus venir. Un train qui ne viendra pas. Intrigué, presque fasciné, je ne parviens pas à m’en défaire.

Le silence se fait soudainement derrière moi. Quelques secondes s’échappent, puis la voix conclut.

« Preuve que même les histoires les plus longues ont une fin. »

Un autre grincement, quelques pas que la moquette étouffe, une porte qui s’ouvre. Je réponds.

« Oui… C’est la vie. »

***


Le soir, nous sommes deux, attablés dans la cuisine, face à face. Chacun son assiette, creuse, quelques louches de soupe réchauffée. A quelques détails près, je revis là un diner comme ceux qui ont marqués les vingt premières années de ma vie. Le vieil homme me parle de mes parents. Derrière lui, prisonnier de son cadre, figé sous le verni craquelé, l’ancêtre, songeur, nous écoute avec attention. Je suis mal à l’aise. La lumière, blafarde, de l’ampoule au plafond, le cliquetis de l’argent sur la faïence, le balancier de l’horloge au salon, la trotteuse au-dessus de la porte… tout ça me donne la migraine. Je revois l’image de cet homme, attendant seul son train, sans cesse.

A l’autre bout de la table, le flot d’anecdotes sur les deux inconnus qui m’ont mis au monde se tarit un instant. Je saisi l’occasion pour en savoir plus.

« Oh, celui-là ? Ne fais pas attention. Ça fait plus de dix ans que chaque jour il se tient là, pendant cinq heures. Personne ne sait qui il est. Les gens du coin ont appris à l’ignorer, tu devrais en faire autant, à mon avis. On… on raconte des histoires à ce sujet. Il y a… des gens, des gens qui disparaissent. Tiens-toi à l’écart. »

Je reste silencieux, pensif. Le regard alarmé du vieil homme se dissipe bientôt tandis qu’il retourne à son potage. J’avale mon dernier morceau de pain. Un soupir meurt au fond de ma gorge. Je suis peut-être fatigué. La chaise racle sur le carrelage.

« Je vais me coucher. »

Cette nuit-là, bien qu’enveloppé entre les draps de ma jeunesse, je n’y trouve plus le réconfort. Mes rêves sont agités, je dors mal.

***


Le lendemain, je me réveille, la peau moite. Le petit cadran bleu suspendu sur le mur d’en face m’indique qu’il est près de onze heure. Par la fenêtre, la scène est consternante. On aurait pu jurer qu’à peine une heure était passée depuis hier midi, le ciel était exactement semblable, uniformément gris. Je me lève cependant, je crois que je ne supporterais pas de rester lambiner par ici.

Je m’engouffre dans le couloir puis emprunte les escaliers. Au rez-de-chaussée tout est calme, il n’y a personne. Dans la cuisine, un vieux paquet de corn flakes jauni traîne à côté de la gazinière, je n’ose pas regarder la date, il faut que je mange. Je fouille le placard et trouve les bols à la même place qu’auparavant. Idem pour le tiroir à couverts d’où je tire une petite cuillère qui s’en va rejoindre aussitôt le fond du bol. Je pose le tout groupé sur la table et me dirige vers le frigo. Pas de lait au frais. Je jette un œil à l’endroit habituel, sous l’évier. Pas de lait du tout. Une seule chose à faire. Ça m’occupera.

Je récupère ma veste dans l’entrée et sors. L’air est froid. Pas de traces du vieil homme. Il s’occupe sans doute des champs, ou bien il rend visite au voisinage. Ma voiture n’a pas bougé. A peine assis au volant, le soulagement me gagne. Une fois la portière refermée, il est complet. J’envisage de m’étendre-là, juste un instant. Un gargouillis sonore me rappel à la raison. Je mets le contact, le moteur gronde, j’enclenche la marche arrière. La route n’est pas longue jusqu’au village.

***


Ma brique de lait en main, je me dirige vers l’unique caisse de la supérette. Au son lancinant des bips, la caissière échange quelques banalités avec une vieille dame. Cette dernière ne tarde pas à sortir son chéquier et, d’un geste hésitant, elle griffonne le papier, l’arrache à grand peine du carnet, puis tend le feuillet tremblotant. Elle récupère ses quelques sacs et s’en va. Dans le magasin, nous ne sommes plus que deux. Je dépose mon lait sur le tapis. La caissière me salut d’une voix monocorde.
Involontairement, je laisse ma pensée s’échapper :

« Même à la campagne, le lait ne se trouve plus à la ferme maintenant…

-Ah ça, comme vous dîtes… C’est bien malheu… »

Elle s’interrompt, ma brique entre les mains, et me dévisage de son expression pataude.

« Vous… vous seriez pas le petit Stéphane par hasard ?

-Si, c’est bien moi.

-Ah ah ! Ça alors… J’imagine que c’est l’état de votre grand-mère qui vous ramène par chez nous. Une bien triste fin, pauvre femme, elle était gentille. Triste histoire…

-Oui. »

Je jette un œil au moniteur et attrape un billet. Elle tape une touche sur sa machine et la caisse s’ouvre. J’empoigne ma brique de lait tandis qu’elle rassemble la différence. J’acceuille la poignée de pièces et elle ajoute :

« En tout cas, ça faisait bien longtemps qu’on vous avait pas vu. Depuis votre départ pour Paris y’a treize ans, avec la fille de Montjay, Marie. Qu’est-ce qu’elle devient ? »

… Marie. La surprise me stupéfie un instant.

« Je ne sais pas.

-Ah. Très bien… Bonne journée à vous. Passez le bonjour à votre grand-père quand il sera revenu de l’hôpital.

-Bonne journée. »

Je tourne le dos à la caisse et m’empresse de sortir du magasin. Je traverse la place pour rejoindre ma voiture. Les commerces de mon enfance ont pour la plupart disparu, remplacés par des agences immobilières ou des vitrines peintes. Un arrêt de bus patiente, solitaire, sur un bord de la rue principale. Les temps changent, apparemment… Dans le fond, rien ne change jamais vraiment.
Je retrouve l’intérieur de mon véhicule. Le calme. Je m’y sens mieux, au présent. Je démarre.

***


Sur le chemin du retour, le chaos de la route rythme mes tourments. Je repense à Marie. Je repense à ce temps, il y a treize ans, à notre fuite vers Paris. Une fuite vers l’avant. Un nouveau départ, ou peut-être simplement un départ. Une fuite vers la vie. Je me rappelle de nous deux, seuls dans la grande ville. Je me rappelle ces après-midis, le dimanche, les bords de Seine, nos nuits blanches, l’insouciance. Puis les soucis. La galère, des mois longs et difficiles. Des chemins qui se séparent, enfin. Puis plus rien.

Mon cœur se serre, se souvient… Il se souvient de sa passivité, de la souffrance, du chagrin, qu’il s’est longtemps reproché de ne pas avoir éprouvé. Il se souvient, et je lui reproche ce sentiment de culpabilité. Tout ça est loin, bien trop loin pour continuer d’y prêter attention. Pourtant, ici, j’ai cette pesante impression, l’impression de n’avoir jamais été aussi proche de tout ça, depuis toutes ces années. Beaucoup trop.

Je n’aurais pas du revenir. C’était une erreur. Il n’y a rien pour moi ici, je ne peux plus rester, je dois partir. Oui, dès demain, je repars, pour Paris, au lever du jour. Je retournerais à mes affaires, même si personne ne m’attend. J’occuperais mon temps, et mes pensées, de détails à régler, de mille choses à faire, défaire et refaire. Comme toujours.

Ma tête bourdonne, mes yeux me brûlent, ma gorge est sèche, mes doigts s’agitent, ma mâchoire se serre, me fait mal. Mes nerfs s’emballent, je n’en peux plus. La ferme n’est plus qu’à une petite centaine de mètres, mais je dois m’arrêter, j’en ai besoin. Prendre l’air, marcher un peu, souffler, me détendre… Penser à autre chose, à rien, surtout. Je stoppe la voiture et je sors. L’air est toujours aussi froid, presque glacé.

A tâtons, je trouve la poche de ma veste. J’en tire un vieux paquet de cigarettes froissé. C’est la dernière. Je me penche vers la voiture, abrite mon briquet du vent, puis m’adosse à la portière pour les premières bouffées. Après quelques frissons, je me mets en marche, longe le talus, les herbes folles secouées par la brise. D’un lointain à l’autre, juste la grisaille, et moi, qui traîne le pas.

Il faut que je me soulage. J’enjambe le talus, le terrain est à l’abandon. Les herbes sont plus hautes par là-bas, j’y trouverais un couvert décent. Derrière moi, la voiture s’est un peu éloignée. Mais en route, mon pied heurte quelque chose. C’est un rail, un vieux rail, rouillé, à moitié incrusté dans la terre, à peine visible sous la végétation. Sa présence m’interroge.

Je laisse mon regard courir le long du rail, se diriger vers l’intérieur du champ, remonter vers l’horizon. Au milieu des herbes qui se balancent, elle se tient là, la vieille gare, immobile. D’ici, elle a des airs de vieux phare, retenu à son rocher comme par un remord tenace, soutenu au-dessus des flots voraces par la force du désespoir.

Et sur le quai, il est là. Il attend. Encore. Toujours.

***

C'est à vous...

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