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Novlangue est un univers totalitaire inspiré de 1984 (G Orwell)

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 Louve

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Orthodoxe
Esclave de corps et d'esprit

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Fichier Edvige ♫ ♪♪
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Un peu d'histoire :

MessageSujet: Louve   Mer 26 Oct 2011 - 23:26

" Je me rappelle quand les hommes sont rentrés de la chasse. Les fourrures étaient tâchées de sang. Les vêtements aussi. Et les bras, et les barbes, et les visages. Les épées pendaient aux côtés, les arcs, aux épaules. Les muscles étaient fatigués, et les jambes tremblaient sous le poids du corps. Les sourcils froncés, les lèvres bleues et pincées suffisaient à suggérer la férocité des combats. Après trois jours au coeur des glaces, ils étaient enfin de retour.
On jeta sur le sol les corps tuméfiés de deux loups. Seuls quelques lambeaux de chair rattachaient la tête du premier au reste de son corps. L'autre avait une plaie béante au flanc gauche. Il y avait aussi du menu gibier: lièvres, bécasses, renardeaux... Il y aurait de quoi manger pendant près d'un mois. Pourtant, il n'y eut pas d'embrassades, d'éclats de rire ou de tapes affectueuses sur l'épaule. Le brancard de fortune fut déposé sur le sol; puis les visages se fermèrent et un bras maternelle vint s'enrouler autour de mes épaules et celles de mon frère: Père était mort.
Les préparatifs de l'enterrement occupèrent le village durant deux jours entiers. Les femmes revêtirent leurs habits de circonstances, une chapka de poil sombre sur la tête. On s'affaira, on trima, on cuisina, on nettoya. Le prêtre vint de la ville voisine pour officier durant la cérémonie. Notre famille n'était pas riche, Mère opta donc pour l'incinération. De surcroît le sol étant la plupart du temps gelé, il était rare qu'on puisse enterrer les morts.
La veillée fut longue et silencieuse. Et ce fut à l'aube, seulement, qu'on remarqua enfin sa présence.

Les chasseurs racontèrent qu’ils l’avaient trouvée dans la toundra. Le jour venait à peine de tomber, ils avaient tué une première louve et étaient sur les traces de ses petits. Quand ils avaient enfin trouvé la tannière, qu'ils s'étaient glissés à l'intérieur, ils l'avaient vue. Il n'y avait pas de louveteau, juste cette fillette, à quatre pattes qui montrait les dents comme si elle avait eu des crocs. Un homme se pencha pour l'attraper, certains qu'elle s'était perdue, qu'elle n'opposerait aucune résistance. Il en fut quitte pour une morsure au bras. Elle grognait et couinait comme un louveteau l'aurait fait pour sauver sa vie.
A trois, ils finirent par l'attraper. Elle se débattait comme un beau diable, donnant des coups de pieds et de griffes à ceux qui s'approchaient de trop près. Ce fut seulement lorsque, arrivés au campement, les hommes la déposèrent par terre qu'elle cessa de lutter. Elle s'assit à l'écart sans broncher, et ne grogna plus.
Un peu plus loin, à même la neige, les yeux vides de la louve, semblaient la regarder.


Après l'enterrement de Père, on l'accueillit à la maison. Mère disait que cela comblerait le vide dans son coeur, un peu. Et puis qu'avec son départ, mon père laissait une place vacante autour de la table; qu'il fallait l'occuper.
Les premiers jours furent difficiles. Elle ne parlait pas, ne mangeait pas ; malgré son air affamé, la nourriture ne semblait pas lui convenir. Ma mère tempérait notre impatience et nous répètait qu’il lui faudrait du temps pour réapprendre à vivre comme nous. Dans le même temps, on retrouva, plusieurs nuits d’affilée, des chats égorgés ou des carcasses de poules rongées jusqu'à la moelle. Les hommes attrapèrent un couple de renards, et l’histoire s’arrêta là.

Les années passèrent.
On l'appela Iekaterina, la pure; on lui donna notre nom, Pastukhovski. Elle faisait partie de notre famille, et donc du village. Tout le monde se fit à cette idée, sans sourciller.
Mon frère la prit sous son aile. Il lui apprit à parler, à lire, à compter. Il lui apprit nos coutumes, lui raconta nos légendes. Il passait beaucoup de temps avec elle tandis que je ne supportais pas de rester seule dans la même pièce qu'elle. J'avais l'impression que ses yeux de loups mordorés me surveillaient en permanence, et cela avait le don de me rendre nerveuse. Mère s'en occupa peu contrairement à ce qu'elle avait prévu. Elle essaya, mais Iekaterina ne semblait avoir aucun intérêt pour la broderie, le crochet, les fourrures ou même la cuisine. Elle n'était pas non plus affectueuse; elle garda pendant toute son adolescence le mutisme de ces jeunes années, ne grognant que rarement et lorsque cela était vraiment nécessaire. Les autres enfants du village l’acceptèrent, puis avec le temps, elle finit par s'imposer comme une sorte de meneuse. Ne me demandez pas comment, je n'ai jamais compris. Elle ne parlait pas, ne rigolait pas, elle ne jouait pas vraiment avec eux, elle ne faisait que les regarder jouer. Mais cela a suffit. Les parents ne s'en inquiétèrent pas. Au contraire, ils avaient tous un peu pitié d'elle, ils disaient parfois qu'elle avait certainement du vivre des choses affreuses pour être aussi renfermée. Plus les années passaient, et moins j'y croyais. Au contraire, je pense même qu'elle savait parfaitement ce qu'elle faisait.
Et un soir, alors que les adultes dormaient, elle réunit les gamins du village. Elle avait un nouveau jeu à leur proposer.


Les plus âgés avaient alors une quinzaine d'années, les plus jeunes une dizaine seulement.
En une nuit, la meute vit le jour. Elle fut naturellement désignée comme louve alpha, mon frère comme loup alpha. Quiconque voulait entrer dans la meute devait se soumettre à une épreuve symbolique. Celui qu'elle estimerait avoir le moins bien réussi, serait choisi comme loup oméga. Le souffre-douleur si vous préférez. Dès l'instant où les tâches furent distribuer, le troupeau des enfants s'éparpilla aux quatre coins du village, sans un bruit. Les habitants firent face à deux incendies cette nuit là, qui brûlèrent une bonne partie des réserves de bois sec. Cinq poules furent volées. Deux autres égorgées. Au petit matin, une famille découvrit que leur porte avait été défoncée. Une autre qu'on avait coupé les oreilles de tous leurs lapins et que faute de soins, les pauvres bêtes s'étaient vidées de leur sang et étaient mortes. Une dernière enfin, que toutes leurs fourrures avaient déchiquetées.
Il y eut une enquête bien sûr. On punit un homme, un idiot que quelqu'un avait cru apercevoir dans l'embrasure d'une porte. Il fût banni. Les chasseurs le retrouvèrent des mois plus tard, figé dans la position du foetus, prit dans la glace, mort de froid. Il était tellement maigre que même les loups n'avaient pas daigné s'intéresser au cadavre.

Le lendemain soir, la meute se rassembla. Tous les gamins avaient réussi leur passage si bien que Iekaterina fut contrainte de tirer à la courte paille pour désigner le loup oméga. La malchance tomba sur Vassili. La malchance, car dès lors il fut traité comme un moins que rien. Roué de coup par ceux qui étaient la veille encore ses amis, on lui allouait les tâches ingrates, on lui mettait sur le dos le moindre incident; et les adultes, aveuglés ou ne voulant pas voir, agissaient comme de coutume.
A cette époque, pour les gamins, la meute faisait figure de gang ou d'organisation secrète. On commença par organiser des réunions, la nuit bien sûr, en évitant à tout prix que les adultes s'aperçoivent de quoi que ce soit. Et peu à peu, Iekaterina instaura de nouvelles règles du jeu.

D'abord, on se mit à tuer un animal. Une poule, un lapin, un chat, voire même un chien, peu importait, il fallait simplement que la bête soit vivante, consciente et que le loup auquel incombait la tâche, la tue à mains nues. Puis la tuer ne suffit plus, il fallut la manger. Crue. Encore chaude. Mais il fallait pour cela attendre que le loup et la louve alpha aient choisi les plus beaux morceaux. Alors seulement, les autres loups devaient, d'après les conseils d'Iekaterina, se jeter sur la carcasse et se battre pour pouvoir manger à leur faim. Plusieurs fois, les parents retrouvèrent leur progéniture sérieusement griffée, balafrée même, mais les enfants inventaient des excuses assez convaincantes pour ne pas éveiller les soupçons. L'un d'entre nous eût ainsi le pouce brisé. Il ne recouvrit jamais complètement ses facultés...
Puis vint le printemps. A cette saison, les bêtes s'accouplent, les loups y compris. Au sein de la meute, un seul mâle devait s'accoupler avec une seule femelle; il s'agissait du couple dominant. Dès le début du mois de mars, Iekaterina et Igor se firent plus agressifs. Quiconque bravait un tant soit peu leur suprématie était puni, même pour des broutilles. La louve alpha n'était jamais violente avec les autres membres de la meute devenait plus susceptible qu'à l'accoutumée. Igor lui ne réfrénait plus sa hargne. Il roua de coup Vassili, fit de même avec deux autres loups qui s'approchèrent trop près de sa louve. Les membres de la meute acceptèrent rapidement l'évidence et personne ne s'opposa davantage à l'autorité du couple alpha.
Iekaterina coucha avec mon frère une fin d'après-midi orageuse alors que la plus grande partie du village était partie ramasser des herbes dans la toundra. J'étais restée à la maison, avec ma mère et une voisine souffrante. Ce n'est qu'en passant près d'un grenier dont la porte était restée entrouverte, en entendant les grognements qu'ils émettaient, que je compris. L'image de leurs deux corps, encore pubères, luisants de sueur, imbriqués l'un dans l'autre, entre les réserves de bois secs traversa mon esprit. Je courut le plus loin possible avant que la bile ne jaillissent sans prévenir. Appuyée contre un mur, je vomis plusieurs années de ressentiment et d'horreur.

Sept années passèrent ainsi. Sept années rendez-vous compte!
Je persiste à croire que les adultes ne pouvaient pas ne rien voir. Ils devaient faire semblant, ils devaient redouter la vérité, je ne sais pas. Comment peut-on ne pas chercher à comprendre que tant de malheurs s'abattent soudainement sur un même village!?

Printemps après printemps, les enfants grandissant, les règles de Iekaterina en matière d'accouplement se firent plus laxistes. Des couples se formèrent qui ne devaient pas pour autant bafouer l'autorité du loup et de la louve alpha. Des louveteaux naquirent, dont les mères n'avaient pas seize ans. Les parents marièrent les enfants. Nul ne dit mot: on devenait rapidement des adultes chez nous, personne ne s'étonna donc que la maturité s'accompagne de telles préoccupations. La population du village augmenta. Il fallut bientôt agrandir le mur, construire d'autres maisons pour installer les époux précoces.

Et un matin, ce qui devait arriver arriva, les hommes découvrirent la fosse.
Ils avaient passé toute la journée de la veille à déplanter les poteaux de palissade pour les remettre en état et les replanter une cinquantaine de mètres plus loin. Le père de Iakov, Maksim était l'homme à tout faire. Il creusait des trous du matin au soir, des trous de deux pieds de large sur trois de profondeur. Ce jour-là, il ne donna qu'un coup de pioche. Cela fit un étrange bruit, un craquement qu'il cru reconnaître pour s'être fracturer la clavicule quelques mois auparavant. Il tira sur son outil solidement ancré dans le sol et finit par le sortir de terre. A l'extrémité pointue de la pioche, empalé comme un trophée de chasse, il y avait un crâne humain dont les orbites vides et ridiculement petits semblaient le regarder.
Personne ne comprit. Moi si. Durant toutes ses années, la louve avait tué un à un les fruits de sa copulation incestueuse.

Alors les vrais ennuis commencèrent, et je choisis de prendre les choses en mains.
Iekaterina ne pouvait être vaincue que sur son propre terrain...


Le combat était inégal. Mais j'étais animée par des années de frustration, de non-dits et de rancœur. Ce qui n'était manifestement pas son cas. Elle se battait bien sûr. Mais il n'y avait dans ses yeux ambrés de louve que l'instinct de la bête qui lutte pour conserver son rang. Alors que dans le mien, le combat prenait une toute autre dimension. Chaque coup donné, reçu, était pour moi un pas supplémentaire vers la libération. Un pas contre l'avilissement de mon frère. Un pas contre l'écoeurement. Un pas contre les vies sacrifiées. Peu à peu, je gagnais du terrain. Peu à peu, sa peau, je le voyais, virait au bleu violacé. Sa lèvre inférieure était fendue; le sang en coulait. Nous roulions dans la neige, nos corps se pressaient l'un contre l'autre, c'était à qui étoufferait l'autre, à qui mordrait, grifferait jusqu'au sang son ennemi, à qui frapperait jusqu'à briser les os de son adversaire.
Je la saisis par surprise à la gorge. Mes doigts se refermèrent sur son coup trop blanc, et je la plaquais contre le sol. De l'autre main, j'attrapais sa crinière rousse et je frappais son crâne contre terre. Frappais. Frappais. Frappais. Frappais encore. Son sang coula sur le sol. Ses yeux ambrés tressaillirent sans cesser de me fixer. Maintenant c'en était fini d'elle.
Elle comme moi savions que désormais j'étais la louve alpha.

Sa main jaillit sans que je m'en rende compte. Elle lacéra mon visage dans un accès de hargne animal. De la tempe jusqu'au menton. Je lâchais la louve et hurlais. Mon profil sanguinolent me brûlait affreusement, je plaquais mon visage contre la neige mais rien n'y fit...
Le brasier ne devait jamais s'éteindre et je dus en garder les cicatrices toute ma vie.

Cette même nuit, tous les derniers nés du village furent tués. Mon frère, le loup alpha, y compris. "

Propos de Nelia, fille de Petrov, nouvelle louve alpha. (Extraits)
Les 20 et 21 janvier de l'an 3180.




[L'homme au chapeau gris referma le carnet de son prédécesseur.

On l'avait fait venir la veille, le 14 janvier de l'an 3184.
Le village d'Abakan avait été rayé de la carte. Une seule personne avait survécu au massacre.
Une femme du nom de Nelia, dont les yeux d'ambre fixaient désormais le néant.]

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