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Novlangue est un univers totalitaire inspiré de 1984 (G Orwell)

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 Mise en bouche

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MessageSujet: Mise en bouche   Jeu 5 Nov 2015 - 21:29

Un jour, une connaissance parmi les Insurgés, l'un des rares que je ne méprise pas trop, m'a montré un vieux livre extirpé d'un tas de bistouille en décomposition. Un vrai livre, avec des pages en papier de bois d'arbre. Le titre et la plupart des quelques pages encore restantes étaient illisibles. Mais je me souviens d'une phrase, au milieu des traces de suie et de crasse :
« Seigneur, donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. »

J'y pense, justement, parce que c'était la quête de mon pain quotidien qui m'a amené à la Station. Peut-être que ce Seigneur, dont je n'ai jamais su qui c'était vraiment, va me faire don d'une bonne bouffe, comme ça, gratis ?


« Dans tes rêves, Wamo », marmonné-je à l'intérieur de mon masque.

Comme toujours, il faut jouer des coudes en trouvant le juste dosage : forcer suffisamment le passage pour avancer, mais pas trop pour ne pas risquer qu'un type un peu susceptible vous fasse rencontrer ses phalanges, de très près et avec élan.
Je n'ai même pas l'envie de regarder autour de moi. Tout n'est que masse grouillante, vagues silhouettes sans noms. J'avance en fronçant les narines au milieu de ce bain d'odeurs corporelles dont je me serais volontiers fait grâce. Çà et là, je reconnais quelques têtes qui me saluent, probablement des personnes qui ont déjà eu recours à mes services. Bien gentil de leur part de reconnaître mon talent, mais un estomac ne se remplit pas avec de la gratitude. Pour ce qui est de l'égo, je suis assez grand pour mobiliser moi-même le peu qu'il m'en reste.

J'arrive finalement devant l'étal de Rhitt. Le gros est toujours aussi accueillant, bras croisés sur son T-shirt crade avec l'air de celui qui pourrait te briser les poignets contre un paquet de chips. Et c'est exactement pour ça que je viens le voir : non pas que je possède un paquet de chips, pas plus que des poignets réglementaires, mais quand il vient à ce type l'envie de négocier, je n'ai aucun scrupule à tailler dans le vif.
D'un doigt métallique, je désigne un assemblage approximatif de nourriture sous une forme qui évoque vaguement le lointain souvenir d'un sandwich.


- Combien ?
- Quatre-vint-dix.

Je bloque deux secondes, avant de lui répondre sur un ton exagérément jovial.

- Mais bien sûr. Au fait, comment va ta fille ? J'espère qu'elle ne fait plus de crises d'épilepsie. Ce serait dommage que sa pompe à GABA tombe en panne et que personne ne puisse la réparer...

Le coup porte. Rhitt me transperce du regard. Le sous-entendu est limpide : à part moi, les seuls bricoleurs capables de ce genre de réparation sont soit beaucoup trop chers pour lui, soit morts et enterrés sous les décombres.
Aucun scrupule à tailler dans le vif, disais-je.


- Soixante-dix.
- Soixante.
- Soixante-cinq.
- C'est bon.

Un échange plus tard, je détache le masque de ma combinaison, inhale une bouffée d'agents antiseptiques, et me voilà en train de mastiquer avec application. C'était plus rapide que prévu. Il faudra que je me souvienne de taper dans ce genre de registre la prochaine fois.
De toute façon cette gamine est un boudin informe, désagréable et stupide. Le portrait de son père tout craché, voire même tout vomi. Je comprends pourquoi la mère a mit les bouts.
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MessageSujet: Re: Mise en bouche   Ven 20 Nov 2015 - 17:34

Ce qui est appréciable avec Rhitt, c'est qu'il dose ses additifs, arômes et autres exhausteurs de goût avec suffisamment de talent pour que sa nourriture propose des saveurs relativement acceptables, loin des fragrances de la plupart de ses concurrents : pneu brûlé, tôle rouillée ou autre... Quel dommage que le vendeur lui-même soit une vraie teigne.

Chemin faisant, me voilà déjà à la dernière bouchée lorsque je vois arriver à ma rencontre un homme que je me souviens avoir déjà croisé, sans être capable de me rappeler de son nom ou de l'occasion de notre rencontre. Vagues origines latines, expression neutre, ni hostile ni avenante, cheveux mi-longs, garde-robe pas trop mal en point. Sous son blouson un peu croûteux, la bosse à sa ceinture me fait savoir qu'il est armé, mais le gars n'a pas l'air de vouloir me chercher des noises. D'un autre côté, je n'ai jamais été un fin psychologue.

Plutôt que de se poser des questions sans réponses, autant le laisser s'avancer tranquillement, on sera tout aussi bien fixé.
Il arrive à ma hauteur, s'immobilise à un mètre et me salue d'un geste.


- Salut, Wamo. Trevor demande à te voir.

Ah, voilà. Un homme de main quelconque et anonyme. Je finis ma dernière bouchée, reprend une inhalation puis remet mon masque en place, sans quitter le gars des yeux. Il ne bronche pas, se contente d'attendre la fin de mon petit manège. Trevor a pour habitude d'inculquer à ses sbires la patience et la finesse, et il n'a pas tort : une « demande » est autrement plus agréable qu'une « exigence ». Certes, le gars ne s'est pas présenté lui-même, mais pour être tout à fait honnête, je m'en fous pas mal.
Une fois mon attirail réajusté, je hoche la tête et indique au gars que je suis prêt à le suivre.

Je n'imaginais pas que le réseau pouvait être aussi complexe. Vaste, ça oui, mais pas aussi ramifié, avec autant d'escaliers, d'accès réservés, de passerelles... Vestiges d'un temps où la maintenance était envisagée comme une contrainte plus que comme une nécessité.
Au début, juste après avoir quitté les grandes allées de la Station, nous avons encore croisé pas mal de monde, pour la plupart des junkies et leurs fournisseurs. Çà et là, mon guide a regardé dans la direction d'un type à l'écart, lequel lui a systématiquement rendu son regard. J'ai fait comme si je n'avais rien remarqué. D'ailleurs, il était fort probable que quelqu'un d'autre ne se serait rendu compte de rien, mais les lieux ont beau être plongés dans la pénombre, l'amplificateur de mes lunettes de service est encore loin de rendre l'âme. Ce que j'ai observé confirme ce que je sais de Trevor : ce n'est pas le plus puissant, pas d'un point de vue quantitatif, mais la qualité et la discrétion de son réseau est indéniable.

A présent, nous sommes loin de la Station. La marche n'a pas duré très longtemps, quelques minutes à peine, mais les fragrances si caractéristiques du marché ne sont plus qu'un souvenir.
Encore une allée étroite, une conduite à l'étanchéité aléatoire, puis une porte avec un écriteau à moitié arraché qui dit :


ACCES IN
   AU PER
NON AUT

- Accès intolérable au peroxyde non authentique ?

Le sbire ne répond pas. Allez, quoi, j'essaye juste de faire un peu d'humour... J'ai vu assez de ces panneaux pour ne pas avoir à réfléchir longtemps quant à leur signification.
Je suppose que mon guide fait partie des heureux élus « authentiques », puisqu'il pousse la porte comme si c'était celle de sa salle de bains. Si tant est qu'il ait le luxe d'en avoir une.
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MessageSujet: Re: Mise en bouche   Ven 18 Déc 2015 - 4:21

Le sbire disparaît par l'ouverture, et je lui emboîte le pas sans tarder. Me voilà maintenant dans un petit bureau curieusement propre, aux murs bétonnés. Une fenêtre qui donne sur ce qui reste d'une vieille station pleine de décombres, une table, trois chaises. Sur l'une d'elles est assis Trevor.
Quelle surprise.

Il serait difficile de ne pas reconnaître cet homme d'une quarantaine d'années, à la peau noire et aux tempes grisonnantes. Même moi, qui suis pourtant du genre à ne pas avoir grand-chose à foutre des gens qui m'entourent, je dois admettre qu'il a de la présence. Ce n'est pas de l'autorité à proprement parler ; il y a quelque chose dans son attitude, dans ce calme aussi rassurant qu'insolent, qui fait qu'on ne peut pas passer à côté de lui sans le remarquer. Ses vêtements, d'une propreté et d'une élégance exceptionnelles pour le Mirail, ajoutent encore à cette impression. Alors quand il lève la tête et me sourit, m'invitant d'une main à prendre place sur une chaise, je m'approche sans même y penser. Mais je reste moi-même envers et contre tout, et je m'installe donc en me vautrant, à moitié penché sur le côté, le menton reposant sur la paume de ma main droite. Le sbire vient s'installer silencieusement sur le dernier siège libre.

Trevor tend la main vers la table pour enclencher l'interrupteur d'une petite boîte en plastique noir, dotée par ailleurs d'antennes disparates. Je souris sous mon masque. Je sais très bien à quoi sert cette machine, et pour cause : c'est à moi qu'il a commandé ce dispositif de brouillage, il y a déjà quelques semaines.
Il reporte son attention sur moi, souriant.


- Bien, nous pouvons parler. Monsieur Morgan, tout d'abord je tiens à vous remercier d'avoir accepté cette invitation.

J'effectue un vague signe de ma main libre. De toute façon je n'avais rien de mieux à faire...
Mon geste laconique amuse visiblement Trevor, qui sourit de plus belle.


- Vous n'avez pas changé depuis la dernière fois.
Je rétorque.
- Toi non plus, Trevor. Toujours cette manie d'appeler tes contacts par leur nom de famille.

Même si je dois admettre que cet homme m'impressionne, je ne compte pas me laisser décontenancer pour autant. Il peut m'appeler Monsieur et me donner du vous si ça lui chante, pour ma part je reste sur le tutoiement.

- Je suppose que je suis déjà trop âgé pour me défaire un jour de cette habitude profondément ancrée. Mais bien que je serais ravi de développer, vous n'êtes pas venu pour ça. Permettez-moi donc d'entrer dans le vif du sujet...
Il s'interrompt, se lève et se met à marcher lentement dans la pièce avant de reprendre.
Vous le savez peut-être, une nouvelle drogue de synthèse a fait son apparition sur le marché noir il y a quelques temps. Mes associés ont pu s'en procurer un échantillon et procéder à une analyse. Il s'avère que nous sommes bien loin du classique cocktail d'amphétamines ou de toute autre drogue connue. Pour être aussi franc que bref, si vous voulez bien me pardonner cet élan de truculence...
Il s'interrompt encore, se plante à un mètre de moi, le visage soudain aussi dur et froid qu'une pierre tombale.
C'est de la merde en bâtons.
Il reprend sa marche et son monologue.
Ou pour être plus exact, en pastilles orodispersibles. Toujours est-il que nous avons bien assez de psychotropes à notre disposition, et je nourris un doute sérieux quant à l'intérêt d'une nouvelle substance aux effets toujours plus dévastateurs. Vous me connaissez, monsieur Morgan, vous savez que j'ai à cœur de préserver le peu de dignité qu'il nous reste.
- Oui, ça je suis au courant. Mais en quoi ça me concerne ? Si tu crois que je m'intéresse à ce genre de trafic, t'es mal renseigné.
Il me sourit encore, et je sens une pointe de condescendance qui se reflète dans son émail dentaire impeccable.
- Que vous êtes pressé. Bien, s'il me faut accélérer... Nous avons remonté cette piste jusqu'à un petit laboratoire. A notre grande surprise, il n'y a qu'une personne qui s'en occupe. Ce chimiste véreux étant le seul que nous avons pu identifier, je ne crois pas pertinent qu'il soit l'objet d'une action démonstrative, cela risquerait de nous faire perdre la piste. D'autant plus que je préfère me passer de violence. C'est donc là que vous entrez en jeu, monsieur Morgan. Qui dit laboratoire dit machines. Vous me suivez ?

Il s'arrête encore, et cette fois je sens que c'est pour me mettre à l'épreuve. En clair, si je veux ce boulot, il va falloir lui rappeler que je suis moi aussi capable de raison.
Je commence par m'installer un peu mieux sur ma chaise. A force, je commence à avoir mal au dos, et puis ça donnera plus de consistance à ce que je m'apprête à dire.


- L'objectif n'est pas de foutre ce labo en l'air, bien sûr, sinon d'une part tu n'aurais pas besoin de moi, et d'autre part cela mettrait en évidence que l'emplacement du labo est cramé, ce qui entraînerait une simple relocalisation, et adieu la bonne piste bien fraîche. Si tu as besoin de quelqu'un comme moi, c'est donc pour trafiquer ces machines, simuler une panne, ou même plusieurs. Cela devrait avoir deux effets : premièrement, mettre un frein à la production de la dope, et deuxièmement, observer ce que fait le petit chimiste pour se sortir de ce mauvais pas, et donc le laisser t'ouvrir la porte de son réseau.
J'observe une seconde de silence, puis alors que Trevor s'apprête à reprendre la parole, je le coupe net.
Il faudra bien sûr que le chimiste ne soit pas présent. J'imagine que je ne t'apprends rien, mais par curiosité j'aimerais bien savoir comment tu comptes t'y prendre.
- Bien évidemment, et son expression suggère en effet que tout ceci a été largement anticipé. J'ai engagé une professionnelle pour, disons, occuper notre ami le temps d'une soirée. D'autre part, un de mes hommes se chargera de créer une diversion afin que vous puissiez entrer sans être remarqué. Vous commencez à être aisément identifiable, monsieur Morgan, et je préfère que votre présence passe inaperçue.

J'approuve d'un hochement de tête. Je n'ai pas très envie de voir débarquer une douzaine de trafiquants de drogue, toutes lames dehors et la bave aux lèvres.

- Une précaution appréciable. Il ne reste donc plus qu'un détail à régler.

Je sais qu'il voit exactement où je veux en venir.
Il se rassoit, croise posément les mains sur son genou gauche.


- En plus d'argent, je comptais vous proposer un petit assortiment de matériel : doses d'antiseptique pour votre inhalateur, ainsi que de la nourriture non périssable. Vous m'excuserez de ne pas vous proposer de matériel destiné à votre art, je ne m'y connais pas assez pour être certain de sélectionner des composants de qualité.
- C'est déjà bien. Et ?

L'offre est tout à fait honorable, mais Trevor est un négociateur. Je sais qu'il a autre chose sous le coude, et malgré tout le respect que je peux éprouver pour cet homme et ses convictions, je n'ai toujours pas de scrupules.

- Et je peux ajouter une bouteille de whisky. Du véritable whisky.

A en juger par son expression, il a vu le coup venir. Suis-je donc si prévisible ? C'est à croire qu'il a de lui-même enlevé la bouteille de la liste précédente, convaincu que j'allais demander un supplément.
Il faut parfois savoir s'avouer vaincu.


- C'est bon pour moi.
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MessageSujet: Re: Mise en bouche   Sam 26 Déc 2015 - 5:01

Dans sa grande mansuétude, Trevor m'avait proposé 36 heures pour me préparer. C'était 35 de plus qu'il ne m'en fallait, mais j'imagine qu'il avait lui aussi besoin d'un peu de temps et que ça n'aurait pas paru très « professionnel » de le présenter ainsi.

J'ai profité de ce délai pour réfléchir. Une question, notamment, me taraudait : comment un chimiste seul pouvait écouler sa came ? Le chemin de mes pensées m'avait rapidement conduit à une conclusion intéressante : soit Trevor ne m'avait pas tout dit, soit quelque chose lui avait échappé jusque-là.
Au fond, cela ne change pas grand-chose : je vais faire ce boulot. Mon employeur fait partie des rares personnes publiquement considérées comme respectables, et dans un environnement comme les bas-fonds du Dôme, ce genre de réputation ne se bâtit pas sur du brassage de vent, aussi énergique puisse-t-il être.

Ce secteur craint autant que là où j'ai l'habitude de traîner mes guêtres. Peut-être même plus. Mais ici, au moins, c'est mieux éclairé. Ce qui signifie par A + B que d'éventuels agresseurs se montreront encore moins scrupuleux et plus expéditif car contraints d'agir en pleine lumière. Heureusement, je n'ai pas l'intention de moisir dans le coin.
Avantage, ma tête masquée est beaucoup moins connue. Alors je fais comme si j'étais l'un de ces anonymes crasseux, je traîne, nonchalant, mes modifications cybernétiques dissimulées par les manches de ma veste et une paire de gants. Je regarde distraitement les étals, je m'absorbe un instant dans les jeux de lumière tamisée des néons veloutés de poussière collante.

Un cri. Violent, plein de haine. Toutes les têtes se tournent, et je ne peux m'empêcher d'en faire autant. C'est tout proche, à une dizaine de mètres. Une histoire d'oppression totalitaire, quelqu'un qui en a marre de nager sous la merde, qui parle de faire surface, de laisser gronder le flot de la colère et de créer un raz-de-marée populaire. Sympathique utilisation d'un champ lexical trop peu employé de nos jours. La foule s'assemble, curieuse, ne serait-ce que pour qu'un événement inhabituel change un peu le rythme d'un quotidien toujours identique. A ma manière, je vais en profiter moi aussi.
C'est ma diversion.

Alors que je m'écarte de l'attroupement, j'entends déjà les sceptiques prendre la parole. L'orateur harangue la foule, mais je crois qu'au fond, tout le monde a bien conscience que cela tient plus du divertissement que de la véritable vindicte populaire.
Peu importe. Je remonte le courant, me faufile, et finis par trouver la ruelle. Au sol, entre deux tas d'immondices, un poivrot inerte. A en juger par la façon dont il essaye de respirer, celui-là ne verra pas le soleil se lever demain matin. Enfin, façon de parler. Ici-bas, cela fait déjà longtemps que le soleil n'est plus qu'un concept.

La porte blindée se dresse enfin devant moi, masse gris-vert encastrée dans un mur de béton nu. Dans l'encadrement me défie impassiblement une serrure Mag-Lock. J'ai presque envie de rire. Bien sûr, dans un endroit comme celui-ci, c'est encore un excellent système vu le niveau technologique moyen, mais là d'où je viens, ce fleuron de la sécurité est complètement obsolète depuis un demi-siècle.

J'enlève mes gants, applique la paume de ma main gauche sur la serrure, puis paramètre l'inducteur de champ sur « Grille-moi ça baby ». J'espère pour notre ami le chimiste qu'il a encore la facture de cette daube, quoique ce sera certainement le cadet de ses soucis après mon passage.
Un chuintement pneumatique témoigne discrètement de ma réussite, mais je ne me laisse pas enivrer par cette victoire facile. Trevor n'a pas su me dire s'il y aurait un système de sécurité à l'intérieur. Alors j'observe, j'analyse, je lance quelques diagnostics énergétiques, je balaye l'intérieur du labo du halo de ma lampe intégrée, combattant de ce faisceau blanc-bleu la lueur rouge orangé du summum du kitsch : une lampe à magma archaïque posée sur une paillasse. De mieux en mieux. D'abord la Mag-Lock, et maintenant ça. Tant qu'on y est, peut-être que le système de sécurité se résume à quelques pièges à loups ? Ou pourquoi pas une baliste médiévale ?

Même pas. Il n'y a rien. Ni capteur thermique, ni détecteur infra-rouge, ni faisceau laser, pas même la moindre caméra vidéo de base. Rien.
D'un autre côté, à voire la gueule du labo, je comprends où est passée l'intégralité du budget. Visez-moi un peu ce matos de flambeur... Et je suis payé pour venir bidouiller les entrailles de toutes ces bécanes. Est-ce que je viens de forcer la porte du paradis ?

Mon sourire est tellement large que je sens mes pommettes frotter douloureusement contre l'intérieur de mon masque. Mon petit WaMo, il va falloir se concentrer un peu ! D'autant plus que si je lambine trop, celui qui a le plaisir d'utiliser ces machines au quotidien risque de revenir de sa soirée en galante compagnie, et tout chimiste soit-il, je n'ai pas envie de me retrouver face à un type qui porte potentiellement une arme sur lui. C'est que je risque de ne pas faire le poids avec ma caisse à outils cybernétiques...

J'actionne la commande intérieure pour faire coulisser la porte derrière moi, puis je remonte les manches de ma veste. Les minuscules servomoteurs de mes bras se mettent en marche, dans un élégant concerto métallique à la gloire de la technologie. Le revêtement de mes avant-bras s'ouvre, dévoilant toutes les têtes d'outils dont je suis doté, tandis que je fais jouer mes phalanges et l'extrémité de mes doigts pour me préparer à accueillir les ustensiles nécessaires à ma tâche.

Il fut un temps où c'était très perturbant. Il a fallu apprendre à contrôler tout ça, et l'entraînement a été intensif. Je me souviens encore de la première fois que j'ai simplement voulu m'équiper d'une seule tête de visseuse, et que tout s'est emballé. C'était un bordel sans nom ! Dans la panique j'ai même failli me souder deux phalanges tellement je faisais n'importe quoi.
Puis ce fut l'ascension. Grâce à ces petits bijoux, je suis vite passé du statut de technicien qualifié à celui de véritable homme-atelier.

Et me voilà, aujourd'hui, pataugeant dans la fange jusqu'aux genoux, réduit à faire du bricolage en m'empêchant de penser à l'avenir par peur de me faire sauter le caisson.

Allez putain, au boulot. J'ai soudain une furieuse envie d'aller profiter de ce whisky offert par Trevor, si possible jusqu'à que je ne sache même plus si j'ai un nom.

J'ouvre le bal avec un très beau modèle de centrifugeuse. Tout est déjà planifié dans ma tête. Ouvrir la bête, étudier les composants, sortir les instruments de mesure, faire quelques relevés, puis accomplir ce pourquoi les meilleurs techniciens sont des humains et non des robots : comprendre. Je ne parle pas de se contenter d'analyser, non, c'est bien plus que ça. C'est de l'empathie cybernétique. Comprendre comment et pourquoi elles sont conçues, c'est une chose que tout programme peut faire, mais comprendre la logique de l'ingénieur, comprendre ses choix, comprendre quelle âme il a voulu conférer à sa création, ça, aucune intelligence artificielle n'en est capable. Du moins, aucune qui ne soit consacrée à la maintenance. J'imagine bien que certaines I.A. pourraient faire bien mieux que moi, mais ne serait-ce pas passer à côté de la pleine exploitation de leur potentiel ?
Ensuite, une fois que les entrailles de la machine n'ont plus aucun secret pour moi, eh bien il ne reste plus qu'à dévisser, souder, couper, recâbler, bref, créer la panne. Et ça, pour un technicien de maintenance, c'est un peu comme commettre un viol. J'en ai le cœur soulevé.

Tout se passe bien. Le blanc-bleu et le rouge-orange continuent à jouer ensemble, comme le régisseur lumière d'une improbable pièce de théâtre consacrée à la passion d'un homme, rythmée par un orchestre industriel.

Quelque chose, néanmoins, me paraît étrange. Cette désagréable sensation que tout ne tourne pas rond, sans parvenir à identifier précisément ce qui cloche. Mais le temps presse.

Me revoilà sur le seuil, prêt à quitter le laboratoire. Tout est impeccablement en ordre, comme quand je suis entré. Et c'est là, alors que j'embrasse la pièce d'un regard circulaire, que je comprends.

Je quitte le labo, puis la ruelle, et j'appelle Trevor pour lui expliquer. Toutes ces machines, jusque dans leurs plus petits composants, sont absolument intraçables. Aucune identification autre que fonctionnelle, pas de marque, pas de logo, pas un seul numéro de série, rien.
Trevor me sert un laconique « Merci », puis m'indique où et comment je pourrais récupérer mon paiement. Je sais qu'il joue la comédie, je sais que cette information l'a percuté. Et ça m'horripile. Maintenant que j'ai un pied dans l'affaire, il croit m'évincer aussi facilement ? Je ne suis pas qu'un mercenaire, connard, je suis avant tout un passionné. Je veux savoir. Et je compte bien aller l'expliquer à cet enfoiré.

Mais d'abord, le whisky.
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